Etienne de la Boétie
Étienne de La Boétie (1530-1563)
Origines et milieu social:
Étienne de La Boétie naît le 1er novembre 1530 à Sarlat, dans le Périgord. Il n'est pas issu du peuple ni d'une famille modeste : il naît dans une famille aristocratique.
Son père est un officier royal du Périgord et sa mère la sœur du président du Parlement de Bordeaux, c'est-à-dire le plus haut magistrat de la région.
Il grandit donc dans un environnement bourgeois et cultivé, imprégné dès l'enfance par le monde de la justice et de l'administration royale.
Sa jeunesse est toutefois marquée par une épreuve : orphelin très jeune, il est élevé par son oncle, curé de Bouilbonnas, qui porte le même nom que lui.
Cette éducation ne freine en rien son parcours : il obtient son diplôme de droit à l'université d'Orléans en 1553.
Une ascension précoce:
C'est là que son destin devient singulier.
Ses dons précoces et remarquables lui valent une nomination royale au Parlement de Bordeaux l'année suivante, alors qu'il n'a même pas l'âge minimum requis.
Concrètement, à vingt-trois ans, il devient conseiller à la cour de Bordeaux, c'est-à-dire juge, chargé notamment de tâches de négociateur diplomatique.
C'est un poste de grande responsabilité, accordé en dérogation aux règles normales, tant ses qualités intellectuelles impressionnent.
C'est au Parlement de Bordeaux qu'il croise un autre jeune conseiller, Michel Eyquem de Montaigne, avec qui naît l'une des amitiés les plus célèbres de l'histoire littéraire.
Sa place dans la société de son temps:
La Boétie n'est donc en rien un marginal ou un contestataire de métier : c'est un magistrat du roi, parfaitement intégré au pouvoir en place, qui met ses compétences au service de l'État.
Il est notamment chargé d'intervenir pour la paix dans les conflits de religion opposant catholiques et protestants, à une époque où la France est déchirée par les guerres de Religion
. Il se distingue par sa fidélité aux thèses modérées de Michel de L'Hospital, chancelier réputé pour avoir cherché à réconcilier les deux camps plutôt qu'à attiser le conflit.
Au-delà de sa carrière de juriste, c'est aussi un humaniste accompli : il traduit Xénophon et Plutarque, et fréquente de près le jeune groupe de poètes de la Pléiade, dont Pierre de Ronsard, Jean Dorat et Jean-Antoine de Baïf.
Il meurt très jeune, à Germignan, près de Bordeaux, le 18 août 1563, avant ses trente-trois ans, vraisemblablement de la tuberculose.
Une œuvre, un seul texte connu:
De l'ensemble de ses écrits, traductions, poèmes latins et français à la manière de Pétrarque, seul le Discours de la servitude volontaire nous est parvenu. Il l'aurait rédigé en 1549, alors qu'il n'a que 18 ans, probablement comme exercice d'éloquence durant ses études.
Le texte ne sera publié qu'après sa mort, en 1576, grâce à Montaigne.
La servitude volontaire, selon Étienne de La Boétie
Le paradoxe de départ:
Imaginez un homme seul, sans armée propre, sans force physique supérieure à celle de n'importe quel autre homme.
Et pourtant, cet homme commande à des millions de personnes, qui lui obéissent, le craignent, parfois même l'aiment.
Comment est-ce possible ?
C'est la question que pose La Boétie en ouverture de son texte, et elle a quelque chose de déstabilisant tant elle semble d'une simplicité enfantine.
On pourrait croire que le tyran tient son pouvoir de sa force, de son armée, de ses richesses.
Mais La Boétie démonte cette évidence : une armée est elle-même composée d'hommes du peuple.
Les richesses du tyran proviennent des impôts que le peuple accepte de payer.
Chaque instrument de sa domination est, en réalité, fourni par les dominés eux-mêmes.
Le tyran n'a, en propre, strictement rien, il ne possède que ce que le peuple veut bien lui donner.
Un renversement de perspective:
C'est là que se situe l'originalité radicale du texte.
Toute la tradition politique avant lui cherchait à comprendre le pouvoir en l'observant depuis le sommet : qu'est-ce qui fait un bon ou un mauvais souverain, comment gouverner, comment conquérir.
La Boétie, lui, déplace entièrement le regard : il observe le pouvoir depuis la base.
Et ce qu'il y découvre, c'est que la question n'est pas « comment le tyran fait-il pour dominer », mais « pourquoi le peuple accepte-t-il d'être dominé ».
Cette inversion a une conséquence vertigineuse : si la domination repose sur le consentement des dominés plutôt que sur la force du dominant, alors il n'y a, en théorie, rien de plus facile à défaire.
Pas besoin d'armée, pas besoin de complot, pas besoin de violence.
Il suffirait que les gens cessent, un jour, de servir. « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres », écrit-il .
Et il insiste : il ne s'agit même pas de combattre le tyran, seulement de ne plus le soutenir.
Privé de ce soutien, il s'effondre de lui-même, comme un corps privé de sève.
Pourquoi, alors, les peuples ne se libèrent-ils pas ?
Si la solution est aussi simple, pourquoi l'humanité ne l'a-t-elle jamais appliquée durablement ?
C'est le deuxième grand mouvement du texte : comprendre ce qui maintient les gens dans cette servitude, alors même que leur liberté ne tiendrait qu'à un refus collectif.
La Boétie avance plusieurs explications, qui s'articulent entre elles.
La première, c'est l'oubli:
Un peuple qui a toujours connu la servitude ne sait même plus qu'il existe une alternative.
La liberté, pour être désirée, doit d'abord être connue, or on ne regrette pas ce qu'on n'a jamais eu.
Les générations qui naissent sous un pouvoir le prennent pour l'ordre naturel des choses, et perdent peu à peu jusqu'au désir de s'en défaire.
La deuxième:
C'est la fabrication du consentement par le plaisir.
La Boétie observe, avec une lucidité presque cynique pour son époque, que les tyrans savent occuper leurs peuples : spectacles, jeux, distractions, petites largesses.
Non pas pour les rendre heureux, mais pour détourner leur attention de leur propre condition.
Le peuple distrait ne pense plus à se demander s'il est libre.
La troisième:
Et c'est sans doute le passage le plus fin et le plus moderne du texte, c'est ce qu'on pourrait appeler la pyramide des complicités.
Le tyran, dit-il, ne tient jamais seul.
Il s'entoure de quatre ou cinq hommes qui lui doivent leur position et ont donc intérêt à le maintenir au pouvoir.
Ces quatre ou cinq s'entourent à leur tour de centaines d'autres, qui dépendent d'eux de la même manière.
Et ainsi de suite, par cercles concentriques, jusqu'à ce que des dizaines de milliers de personnes se retrouvent liées au système entier, non par adhésion idéologique, mais par un petit intérêt particulier que chacun a à le perpétuer.
La domination d'un seul homme repose ainsi, en réalité, sur un vaste réseau de servitudes volontaires individuelles, empilées les unes sur les autres.
Ce que le texte ne dit pas:
Il faut noter ce que La Boétie ne propose pas : pas de programme révolutionnaire, pas d'appel aux armes, pas de plan de gouvernement alternatif.
Le texte reste une réflexion, presque une méditation, sur les ressorts psychologiques de la domination, pas un traité d'action politique.
C'est sans doute ce qui explique sa postérité étonnamment variée : repris aussi bien par des penseurs libéraux que par des anarchistes, par des théoriciens de la désobéissance civile et de la non-violence, chacun y trouvant un écho différent, parce que le texte décrit un mécanisme humain universel plutôt qu'une doctrine fermée.
Un contexte à garder en tête
Il est frappant de se rappeler que ce texte a été écrit par un adolescent, La Boétie avait seize ou dix-huit ans selon les sources, probablement comme exercice d'éloquence pendant ses études de droit à Orléans.
Il ne l'a jamais publié de son vivant ; c'est Montaigne, son ami le plus proche, qui en a assuré la diffusion après sa mort prématurée, à trente-deux ans.
La Boétie lui-même est resté toute sa vie un magistrat loyal au pouvoir royal, il n'a jamais cherché à appliquer concrètement les idées de son texte de jeunesse. Cette tension entre la radicalité de la pensée et la sagesse, presque la prudence, de l'homme qui l'a formulée, fait aussi partie de ce qui rend le personnage attachant.
Sources
● Étienne de La Boétie — Universalis
● Étienne de La Boétie — SchoolMouv
● Étienne de La Boétie — EPFL GraphSearch
● Le Discours de la servitude volontaire — 75secondes.fr
● Discours de la servitude volontaire — Santé Mentale